Dans les locaux du Centre d'information sur les droits des femmes et des familles de Mayotte, situé à M'tsamboro, un groupe de onze femmes s'initie au français à travers un cours de soutien dédié à leur insertion professionnelle. Celles-ci s'efforcent de conjuguer des verbes et de déchiffrer des syllabes.
"Zardiner", tente l'une d'elles, avant d'être corrigée par le formateur : "Non, +jardiner+, avec le son +J+." Ce moment illustre les obstacles auxquels les femmes de la région sont confrontées.
Dans ce 101e département français, le taux de chômage atteint des sommets préoccupants de 29%, avec seulement 23% des femmes occupant un emploi en 2024, contre 42% des hommes, selon une étude de l'Insee. Ces disparités sont bien plus prononcées qu'en métropole, où les taux d'emploi s'établissent respectivement à 66% et 72%.
Ces inégalités perdurent malgré l'adoption en août 2025 d'une loi qui vise la convergence sociale avec l'Hexagone, après le passage du cyclone Chido. Le SMIC local a été revalorisé, atteignant 87,5% du niveau national depuis le 1er janvier 2026, et plusieurs dispositifs ont été mis en place pour favoriser l'emploi local.
Manarssana Boina, directrice régionale aux droits des femmes, relie cette situation à l'accès tardif des femmes à l'éducation. En 2017, 39% des femmes adultes de Mayotte n'avaient jamais été scolarisées, selon l'Insee. "On le voit à travers l'illettrisme", constate-t-elle, soulignant que 63% des femmes éprouvent des difficultés en français écrit, un chiffre supérieur de cinq points à celui des hommes.
Alors que des progrès sont notables, avec davantage de filles au lycée et dans l'enseignement supérieur, les normes traditionnelles continuent de peser lourdement sur les choix de vie. Elcy Abdou Madi, présidente de l’association féministe Wassi Watru Mama, ajoute : "Il existe une pression sociale forte pour se marier et devenir mère le plus tôt possible." En 2025, l'âge moyen à l'accouchement s'établissait à 29 ans, en recul par rapport à la métropole.
S’étant familiarisée avec le verbe "être" lors de son cours, Yasmine, 17 ans, partage son témoin : "On a voulu me marier et j'ai dit non. Il est crucial pour moi d’être indépendante, et j'espère que cette formation m'aidera à décrocher un emploi." Pour Mme Abdou Madi, devenir mère ne constitue pas un obstacle à la carrière, mais la répartition des rôles domestiques reste marquée par le genre.
Sur un territoire avec un système matrilocal, les couples emménagent dans la maison de l'épouse, qui se voit confier la gestion du foyer et l'héritage du patrimoine. "Les mères sont souvent jugées lorsqu'elles ambitionnent une carrière," déplore Mme Boina, notant tout de même une évolution de cette mentalité, surtout chez les jeunes.
La directrice du CIDFF, Laoura Ahmed, pointe également le manque d'installations de garde, avec seulement une vingtaine de crèches offrant environ 400 places pour 329.000 habitants. Binti, 34 ans, précise : "J'ai deux enfants, et c'est complexe. Ma belle-sœur et ma petite sœur travaillent, il arrive que ce soit un voisin qui surveille les enfants."
Le CIDFF s’engage à identifier les obstacles rencontrés par chaque femme dans sa recherche d'emploi, proposant des cours de français, d'alphabétisation, et d'informatique, ainsi que des formations certifiées et un accompagnement à la mobilité. À l'échelle locale, des campagnes de sensibilisation sont menées par l'État pour aider à formaliser les entreprises gérées par des femmes, afin de solidifier l'emploi féminin.
Bien que les femmes entreprennent davantage que les hommes, elles le font souvent par nécessité, se retrouvant majoritairement dans le secteur informel. Ce travail commence à porter ses fruits, mais des efforts supplémentaires sont nécessaires, insiste Mme Abdou Madi, soulignant que seuls 17% des postes à responsabilité sont occupés par des femmes, et qu'une seule d'entre elles est maire parmi les 17 communes de l'île.







