CHRONIQUE La troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) aborde des objectifs ambitieux de production de gigawatts, mais néglige souvent le "coût système" associé aux énergies intermittentes. Plutôt que de faire du nucléaire actuel le pilier de la compétitivité et de la souveraineté énergétique, la PPE semble le considérer comme un simple ajustement technique pour soutenir les énergies renouvelables.
En France, nos administrations oscillent entre une vision futuriste et une réticence à affronter la réalité. La PPE3, qui couvre la période 2026-2035, semble refléter cette dualité. Elle incarne une foi françcaise dans le pouvoir des écrits, comme si la simple énumération d'objectifs suffisait à déclencher la construction d'infrastructures, le développement des compétences et les investissements nécessaires. Cependant, comme l’a démontré Moltke, aucun plan ne subsiste sans modifications face aux réalités.
Le paradoxe énergétique français est frappant. D'un côté, notre électricité est l'une des plus décarbonées des pays industrialisés; de l'autre, l’urgence climatique est souvent invoquée de manière absolue, éclipsant ainsi d’autres considérations cruciales. Les émissions de CO2 par habitant en France s'élevaient à 5,8 tonnes en 2023, contre 7,2 pour l’UE et 11,3 pour la Chine, mais cela ne signifie pas que le problème a été résolu, bien au contraire.
Notre marge de manœuvre pour réduire les émissions est plus coûteuse à exploiter, car les solutions faciles ont déjà été mises en œuvre grâce à notre parc électronucléaire et à la tertiarisation de notre économie. Cela illustre la notion de rendements décroissants : plus nous cherchons à atteindre la "neutralité carbone" rapidement, plus les efforts deviennent chers et risquent de provoquer des restrictions en matière d’énergie plutôt que des solutions climatiques.
L’illusion de nos faibles émissions de production
Un second malentendu réside dans la tendance à se prévaloir de nos faibles émissions de production tout en ignorant notre empreinte carbone de consommation. Une partie de notre réussite resoudre aux délocalisations industrielles, avec des biens importés, tel l'acier ou des produits manufacturés, fabriqueés dans des pays dont le mix énergétique est davantage polluant. Les chaînes logistiques globalisées ne se soucient guère de notre comptabilité nationale.
Par conséquent, toute ambition de réindustrialisation accompagnée d’une hausse des coûts énergétiques est une contradiction. La réindustrialisation n'est pas un simple slogan ; elle nécessite des investissements, un personnel qualifié et de la stabilité règlementaire, ainsi qu'une énergie compétitive.
La PPE3 se déploie sur une hypothèse d'électrification à "tous les étages", de la mobilité à l'hydrogène en passant par l’industrie lourde et les carburants électriques. Électrifier peut être une approche viable, mais cela repose sur une compréhension approfondie de la disponibilité, du coût et de la pilotabilité. La PPE semble supposer que la demande suivra inévitablement, alors que les experts expriment des doutes sur la vitesse d’électrification, comme l'indiquent les projections incertaines de consommation à l’horizon 2030 et 2035.
Les coûts réels pour le consommateur
La PPE fait face à un défi majeur en identifiant des capacités installées sans examen approfondi des coûts réels. Le coût de l’énergie n’est pas constant ; il varie en fonction du moment et de la capacité du système à réagir aux pics de consommation. Quand l’éolien et le solaire croissent, des coûts supplémentaires sont impliqués pour garantir le bon fonctionnement des réseaux. Ces coûts, bien souvent invisibles pour le consommateur lorsque les décisions d’investissement sont prises, sont fondamentaux à considérer.
La PPE3 a fixé des objectifs élevés pour l’éolien en mer, avec 18 GW attendus d’ici 2035. Cependant, les ambitions affichées sont souvent freinées par des retards administratifs et des litiges. D'après la Cour des comptes, les premiers appels d’offres pour l’éolien en mer ont abouti à des prix élevés autour de 200 € par MWh, lorsque de nombreux coûts de raccordement sont inclus. L'illusion d'une réduction des coûts pourrait rapidement faire face à la réalité du marché.
Notre nucléaire, atout stratégique pour l’Europe
Parallèlement, le nucléaire français représente un atout majeur, avec un coût estimé d'environ 60 euros par MWh pour 2026-2028. Disposer d'une source d’énergie pilotable et peu carbonée à ce tarif constitue une rareté en Europe. Malheureusement, au lieu de le promouvoir comme le fondement de notre compétitivité, la PPE semble le traiter comme un simple ajustement technique pour compenser les énergies intermittentes.
Les mécanismes de priorité pour les renouvelables obligent nos installations nucléaires à moduler leur production, ce qui accroît non seulement les coûts, mais également la complexité de leur maintenance. Ne pas considérer le système énergétique comme un ensemble cohérent, mais comme une somme de filières indépendantes, représente une erreur significative.
Conflit économique et industriel
Le danger d’un échec se profile pour cette architecture, non seulement pour le nouveau nucléaire prévu mais aussi pour l’ensemble du secteur que la PPE espère revitaliser. Si la demande d’électrification ne se matérialise pas rapidement, nous pourrions faire face à des surcapacités intermittentes aux coûts du marché déprimés. Inversement, une forte demande sans infrastructures adéquates compromettrait la sécurité d’approvisionnement. Dans les deux cas, l’incertitude deviendra un obstacle financier crucial pour les investisseurs. Le cadre réglementaire doit demeurer stable, car les investisseurs fuient la volatilité.
Si la PPE se veut une réponse à l’urgence climatique, elle doit absolument tenir compte des limitations budgétaires qui guident les choix des ménages et des entreprises. Comme le souligne cet article, le retour à la réalité est impératif.
Pour éviter que cette programmation ne soit qu’une errance, il est fondamental de mettre en hiérarchie nos objectifs. La décarbonation est un impératif, mais elle doit s’équilibrer avec les besoins de prospérité, car celle-ci favorise l’adaptation et les investissements. En outre, il est essentiel de considérer le nucléaire existant comme un atout stratégique à préserver et à optimiser. Finalement, la PPE doit sortir de l’opposition réductrice entre nucléaire et renouvelables en proposant un mix adapté tenant compte des coûts, de la durabilité sociale et de la capacité à soutenir l'industrie.
La PPE3, telle qu’elle se présente aujourd'hui, reflète une planification qui cherche à tout concilier sans jamais trancher : vouloir réindustrialiser sans fournir d’énergie bon marché, électrifier sans base de consommation crédible, et développer des énergies intermittentes sans prendre en compte leurs coûts réels. Lorsque l'État impose un cadre incertain, il engendre des primes de risques qui augmentent le coût du capital, donc celui de l’énergie et, par extension, retarde notre décarbonation. En somme, il s'agit d'un cercle vicieux.







