Au Kenya, la location de faux sympathisants et de nervis pour des interventions violentes est monnaie courante. Pour environ trois euros, un politicien peut engager ces jeunes, exploitant ainsi un système profondément ancré alors que les élections approchent.
Ces crues de violence signalent une précarité au sein d'une jeunesse fragile, naviguant entre chômage massif et absence d'opportunités. Les « goons », terme utilisé pour désigner ces hommes de main, sont souvent issus des bidonvilles, recrutés dans l'immense réservoir de jeunes vulnérables allant jusqu'à des centaines pour perturber les rassemblements d'opposition ou transformer des manifestations pacifiques en émeutes. La police, accuse-t-on, reste souvent les yeux fermés et ignore ces manœuvres.
Une étude récente du centre Odipo Dev de Nairobi met en lumière ces pratiques. Les rémunérations pour ces goons varient considérablement : un homme politique local peut offrir 500 shillings kényans (environ 3,3 euros), tandis qu’un député peut aller jusqu'à 1.000 shillings. Marius, 27 ans, a témoigné de son expérience en tant que goon, prenant ce rôle à un âge précoce. "Je suis un goon et fier de le dire", déclare-t-il, même si son rêve de jeunesse de devenir chirurgien lui paraît désormais hors de portée.
Les cicatrices physiques et émotionnelles sont un lourd fardeau pour ces jeunes. Marius, dont le visage arbore cinq dents manquantes provenant d'une bagarre orchestrée par des politiciens, confie qu'il ne veut pas exposer son fils à ce monde de violence. Daniel, 28 ans et également goon, partage son amertume : "On devient goon car on n'a pas le choix", révèle-t-il, alors qu'il vit dans la pauvreté avec 40% de la population kényane.
Les accusations contre la police sont nombreuses. La Commission des droits de l'homme du Kenya (KHRC) souligne que la classe politique exploite ces jeunes à des fins violentes, et la crainte d'élections non libres et non équitables rôde pour l'avenir. Hussein Khalid, de l'ONG Vocal Africa, prédit que le maintien de ces pratiques pourrait ruiner la démocratie dans le pays.
Au fil des années, le phénomène a des précédents, remontant à l’ère du président Daniel arap Moi, avec le mouvement "Jeunesse pour la Kanu '92" (YK'92) ayant œuvré à des fins similaires. William Ruto, le président actuel, a lui-même été l'une des figures controversées de cette pratique, accusé d'avoir utilisé la violence politique pour son propre bénéfice.
Chaque opération nécessite du soutien matériel : alcool et drogue sont souvent fournis avant de partir en mission. Les goons, unis dans leur précarité, espèrent profiter de l'élévation politiquement exponentielle qui les entoure, savourant les miettes d'une manne à venir.
Leurs désillusions varient; certains d'eux affirment qu'ils préféreraient des emplois formels, et que les promesses d’éducation n'ouvrent que des portes closes. « Vous devez acheter votre emploi », dit Daniel. La Banque mondiale souligne qu'il n'y a que 100.000 emplois disponibles chaque année pour une jeunesse émergente de 800.000 individus.
Les goons cherchent désespérément une part du gâteau, tout en cultivant un désintérêt pour les débats politiques. Comme le dit Daniel, "si tu ne peux pas les vaincre, alors rejoins-les", résignement partagé par nombreux jeunes face à un système déjà corrompu. Ils ne voient souvent pas d’autre modèle que celui qui les exploite.







