Au Four à Chaux, à Mayotte, une trentaine de bateaux attendent au port, immobilisés faute d'autorisation préfectorale. Seules quelques barques brisent le calme des eaux d'un après-midi ensoleillé, rentrant avec leur maigre prise.
Assoumane Mohammed, marin-pêcheur, observe cette situation avec frustration. "Cela fait cinq mois que je n'exerce plus", raconte-t-il, en précisant qu'il emploie trois personnes. Cette stagnation touche de nombreux confrères.
Depuis novembre 2025, la majorité des pêcheurs de l'île n'ont plus accès à la mer. Possédant essentiellement des barques à moteur non conformes aux normes européennes, ils se trouvaient jusqu'alors en mesure de pêcher grâce à une dérogation qui n'a pas été renouvelée. En conséquence, la filière fait face à un blocage inexplicable.
Malgré des pourparlers en cours, Abdoul Karim Saïd Nidhoim, président du Syndicat maritime des pêcheurs professionnels mahorais, exprime son désespoir : "Il n'y a aucune solution à l'horizon". La préfecture du 101e département français est restée silencieuse face aux messages de l'AFP.
Un autre marin, Mohammed Amidou, confie que la situation est devenue préoccupante. Contraint de partager un bateau avec un autre pêcheur, il témoigne : "Mes deux bateaux restent à quai". Traditionnellement, il naviguait au large pour cibler des espèces telles que le thon.
Des dispositifs existent pour aider à la modernisation des embarcations, mais Bacoco Lahadji, vice-président de la Chambre de l'agriculture, de la pêche et de l'aquaculture de Mayotte, souligne que les critères pour bénéficier de ces aides sont inadaptés à la réalité de l'île. De nombreux pêcheurs, souvent âgés, ne maîtrisent pas le français, rendant difficile l'obtention des permis requis.
"Nous subissons une réglementation trop stricte et une situation sous-développée", déplore Abdoul Karim Saïd Nidhoim. Bien que l'Europe ait accordé 12 millions d'euros, cet argent semble avoir été réorienté vers d'autres projets, laissant les pêcheurs sur la touche. Bacoco Lahadji renforce cette idée en évoquant un manque d'informations cruciales pour les professionnels.
Cependant, une lueur d'espoir est apparue début avril avec l'approbation par la Commission européenne de nouvelles aides à la modernisation des navires de pêche ultramarins. Malheureusement, ces aides ne concernent qu'une catégorie d'embarcations, c'est-à-dire les plus petits, mesurant moins de 12 mètres. Abdoul Karim Saïd Nidhoim craint que cette situation laisse sur le carreau de nombreux pêcheurs.
La semaine dernière, une délégation sénatoriale conduite par le Mahorais Saïd Omar Oili a rencontré les pêcheurs au Four à Chaux et a promis de relayer leurs préoccupations au niveau national pour obtenir plus de soutien.
La filière pêche à Mayotte fait face à de nombreux défis organisationnels. Avec seulement 84 bateaux professionnels encore en service, l'activité reste artisanale et vulnérable, comme le souligne le Parc naturel marin de Mayotte. Les chiffres sont alarmants : les pêcheurs mahorais ne capturent qu'environ une centaine de tonnes de thon par an, une quantité dérisoire comparée aux prises industrielles réalisées ailleurs.
Malgré la vaste zone économique exclusive de 70.000 km², plus de la moitié des besoins en produits de la mer de Mayotte sont couverts par des importations, selon l'Agence de développement et d'innovation de Mayotte. "Il y a un manque d'infrastructures : pas de pontons, pas de marché de gros pour stocker le poisson", explique Cyrielle Jac, spécialiste de la pêche au Parc.
En somme, les pêcheurs se trouvent aux prises avec une réglementation bâclée et un manque crasse d'infrastructure, le tout aggravé par l'absence d'un véritable port de pêche. Le Four à Chaux ne représente qu'un simple débarcadère, rendant toute amélioration de leur situation encore plus difficile.







