"Tu es blessée au bras, tu vas aller voir le médecin, je vais juste noter ton nom", explique un jeune militaire à la première élève d'une file de collégiens de Makemo en Polynésie. "Teriitehau", répond-elle, avant que le soldat ne lui demande d'épeler son nom.
Les barrières linguistiques inattendues compliquent l'évacuation de ces adolescents, pourtant souriants, simili-survivants d'un cyclone ravageur.
Tous les deux ans, l'exercice Marara (signifiant poisson volant en tahitien) est organisé en Polynésie française. Son objectif est d'harmoniser les actions des forces terrestres, aériennes et maritimes lors de catastrophes naturelles, tout en réunissant les armées françaises et alliées. Douze nations, des États-Unis au Japon, en passant par l'Australie et des pays insulaires comme les Samoa et les Tuvalu, participent à cet exercice.
Ce samedi, 320 soldats français, épaulés par les Îles Cook, les Tonga et l'armée américaine, ont évacué 120 personnes de Makemo, isolé dans l'archipel des Tuamotu et peuplé de 800 habitants.
"La principale difficulté avec les Français est la communication. Cela a été compliqué au début, mais nous progressons. Nos méthodes diffèrent mais nous apprenons les uns des autres", a reconnu le lieutenant Brandon Ta'ofi, qui dirige une unité de 23 Tongiens.
Les soldats, comme l'ensemble des forces engagées, sont logés sommairement sur des lits de camp, où leurs treillis et paréos sèchent au soleil tropical.
Quatre camions militaires transportent enfants et personnel scolaire jusqu'au quai. Ils embarquent à bord du Te Kukupa II des Îles Cook, du Bougainville de la Marine française ou du Teriieroo a Teriierooiterai, un patrouilleur de 80 mètres capable de transporter 200 rescapés.
Calmes, les collégiens suivent les consignes avant de, sur le bateau, sortir guitares et ukulélés pour entonner des chants en reo pa'umotu, la langue locale.
"Cet exercice nous montre que l'armée est là pour nous protéger en cas de cyclone, car ici, nous n'avons pas d'autre solution", a déclaré Marara Helme-Estall, élève de 3e, qui envisage une carrière militaire.
Pour de nombreux Polynésiens vivant principalement de la pêche et du coprah, rejoindre l'armée est synonyme de découverte du monde et d'opportunité professionnelle. Chaque année, la Polynésie française fournit autant de recrues à l'armée que l'ensemble de l'Ile-de-France.
Marara 2026 permet aux forces aériennes, maritimes et terrestres de collaborer, malgré les différences de langue et de procédures. Des défis sont ajoutés durant l'exercice, comme la recherche d'un pêcheur présumé disparu en mer.
Des complications non anticipées ont également été rencontrées, notamment la panne d'un C-130 américain et d'un A400M français, forçant les militaires à mobiliser des moyens civils.
Lors d'une précédente édition, la gestion de l'eau avait constitué un problème majeur. Cette fois, 19 hommes chargés de l'approvisionnement ont acheminé 150.000 litres d'eau dans de grandes citernes souples, mettant aussi à disposition des systèmes de purification pour fournir de l'eau potable à la population.
Destiné avant tout à secourir des populations insulaires menacées par les changements climatiques, l'exercice Marara illustre également la volonté de la France de maintenir sa position dans la zone Asie-Pacifique, un secteur de tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine.
Un scénario a même simulé une intervention de ce qu'on appelle un "état compétiteur", qui profite du chaos créé par le cyclone pour déstabiliser un atoll à l'aide d'une milice armée.
"Cet exercice fait de la France un acteur notable dans le Pacifique, et nos partenaires constatent notre présence militaire en Indo-Pacifique", a affirmé le colonel François Reynaud, responsable du régiment d'infanterie de marine du Pacifique-Polynésie, dont les effectifs ont augmentés de plus de 50% suite à la dernière loi sur la programmation militaire.
La France souhaite prouver qu'elle peut rapidement déployer des forces dans des zones éloignées. En deux semaines, elle a mobilisé plus de 1.000 soldats, cinq navires, deux avions et deux hélicoptères.
Des travaux sont en cours à l'aéroport tahitien de Tahiti-Faa'a pour lui permettre d'accueillir simultanément cinq A400M. Un de ces appareils, actuellement basé à Nouméa, sera affecté au Pacifique dès 2028, tandis qu'un nouveau patrouilleur commencera sa mission de surveillance de la zone économique exclusive l'année prochaine.







