La ville de Wittenberg, célèbre pour son rôle central dans le protestantisme, est un acteur clé dans le secteur des engrais en Allemagne. Cette industrie est en proie à de sérieux problèmes depuis plusieurs semaines, exacerbés par le conflit en Iran et le blocage du détroit d'Ormuz.
Une usine chimique y a été fondée en 1915, durant la Première Guerre mondiale, avec pour mission de produire de l'azote utilisé notamment dans les explosifs et les engrais, tout en contournant un blocus sur certaines matières premières en provenance du Chili. Aujourd'hui, un siècle plus tard, Christopher Profitlich, porte-parole de l'entreprise SKW, souligne l'importance de maintenir une production locale en Europe pour atténuer les impacts géopolitiques : "Le blocage du détroit d'Ormuz illustre l'importance cruciale d'une production en Europe".
Le détroit d'Ormuz, par où transite un tiers des engrais mondiaux, est dorénavant au cœur des préoccupations mondiales en matière de sécurité alimentaire, comme le souligne l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Les agricultures en Afrique et en Asie du Sud sont particulièrement menacées, tout comme les fermiers européens qui subissent une hausse inquiétante des coûts.
- Des conséquences en chaîne -
Dans un des entrepôts de SKW, des piles d'urée, un composant fondamental des engrais, dominent le paysage. SKW est le premier producteur d'Allemagne, avec un réseau ferroviaire de 23 kilomètres parcourant ses 220 hectares pour acheminer urée, ammoniac et engrais tout autour du pays et vers l'Europe.
Suite aux ruptures d'approvisionnement liées à Ormuz, les usines fonctionnent à plein régime. Cependant, les profits se font attendre, principalement à cause d'une crise énergétique liée à la guerre, qui a fait exploser les coûts de production. Le directeur général de SKW, Carsten Franzke, estime que le chiffre d'affaires pourrait enregistrer une hausse de 10 à 20% cette année, tout en précisant que ces prévisions demeurent incertaines face à un marché volatile. "Nous ne sommes pas des 'profiteurs de guerre', assure-t-il, nous anticipons un bénéfice nul, avec des coûts de gaz ayant doublé depuis le début du conflit", indique-t-il.
La guerre en Ukraine avait déjà fragilisé l'industrie allemande, dont la dépendance au gaz russe a eu de lourdes conséquences. Actuellement, SKW a diversifié ses sources d'approvisionnement, achetant du gaz norvégien, hollandais et américain, mais les prix restent déterminés par le marché. Cela entraîne une hausse des coûts, laquelle se répercute sur les agriculteurs.
"Nous pouvons reporter une partie de nos coûts sur les consommateurs, mais nos clients agricoles n'ont pas cette possibilité", déclare M. Franzke.
- Des prix astronomiques -
Cinq cents kilomètres plus au sud, à Bade-Wurtemberg, Gerhard Geywitz, un agriculteur cultivant des céréales, ressent directement les effets de cette situation. Il rapporte que les prix des engrais ont flambé de 50% depuis le début des hostilités, une hausse qu'il doit supporter seul en raison de la stabilité des prix mondiaux des céréales.
"Si la situation perdure, nous pourrions connaître une pénurie d'engrais l'an prochain", avertit M. Geywitz, qui a dû constituer des stocks avant que les prix ne deviennent exorbitants.
Le syndicat des producteurs d’engrais allemands (BVDM) tire la sonnette d’alarme, déclarant : "Sans producteurs locaux et une agriculture compétitive, la sécurité alimentaire de l’Europe sera gravement compromise". Il souligne que plusieurs usines européennes ont fermé ces dernières années, soulevant des inquiétudes quant à l'autonomie alimentaire.
Cette crise ravive le débat sur la dépendance de l'Europe aux matériaux importés et sur sa compétitivité face à des concurrents qui ne subissent pas les mêmes contraintes environnementales. M. Franzke et d'autres acteurs du secteur appellent à une réforme du marché du carbone, destiné à limiter les émissions mais qui entraîne des coûts additionnels. La Commission européenne a d'ores et déjà exprimé son intention d'examiner cette problématique.







